Dans beaucoup d'histoires anciennes, les filles commencent par attendre. Elles attendent qu'on les choisisse, qu'on les sauve, qu'on les marie ou qu'on les reconnaisse. Elles sont belles, sages, patientes, parfois malheureuses, mais rarement maîtresses du récit. La princesse attend le prince. La jeune fille obéit au père. L'épouse curieuse est punie. La petite fille trop aventureuse est rappelée à l'ordre. Le garçon part, explore, combat alors que la fille reste, aide, soigne ou attend.

Bien sûr, la littérature de jeunesse ne se réduit pas à ces modèles. Elle est aussi pleine d'héroïnes qui dérangent les places prévues. Elles disent non, quittent la maison, se déguisent, parlent trop fort, rient au nez des monstres, refusent le mariage, veulent apprendre, combattent, rusent, survivent ou tiennent debout face à l'injustice. Elles ne sont pas seulement « fortes » au sens spectaculaire du terme. Leur force tient surtout à leur capacité à ne pas rester dans le rôle écrit pour elles.

Ce Parcours propose de les regarder à partir d'une question simple : à quel moment une héroïne décide-t-elle vraiment ? Ce n'est pas seulement lorsqu'elle bouge ou lorsqu'elle agit. Une fille peut être très active tout en restant enfermée dans une fonction prévue pour elle comme aider les autres, être gentille, réparer les dégâts, se sacrifier, redevenir sage. À l'inverse, un geste plus discret peut être particulièrement décisif : refuser, partir, poser une question, garder sa voix, ne pas céder.

Une héroïne qui décide n'est donc pas forcément une héroïne qui domine. Elle ne cherche pas toujours à prendre le pouvoir sur les autres. Elle cherche plutôt à reprendre prise sur sa propre histoire : choisir ce qu'elle veut devenir, refuser ce qu'on lui impose, transformer la situation où elle se trouve. C'est cette différence qui rend ces personnages si précieux.1

Elle cherche à reprendre prise sur sa propre histoire : choisir ce qu'elle veut devenir, refuser ce qu'on lui impose.

Les livres distribuent des places.

Les livres pour enfants ne racontent pas seulement des histoires. Ils montrent aussi, parfois sans le dire, qui a le droit de partir, de parler, d'explorer, de commander, de rêver, de se tromper ou de recommencer. Dès le titre, la couverture, les images, les objets ou les actions, un livre peut donner plus de place aux garçons qu'aux filles ou associer les filles à certains rôles : la maison, la beauté, le soin, la prudence, l'obéissance…

Il ne s'agit pas de soupçonner chaque album ou chaque conte. Il s'agit plutôt d'apprendre à regarder. Qui est au centre ? Qui prend les décisions ? Qui reçoit des interdictions ? Qui a le droit à l'aventure ? Qui est seulement regardé ? Ces questions simples suffisent souvent à faire apparaître des habitudes de récit.2

Couverture de Chaân, la rebelle, de Christine Féret-Fleury.
Chaân, la rebelle
Christine Féret-Fleury
Flammarion Jeunesse

C'est précisément ce que vient troubler le roman Chaân, la rebelle de Christine Féret-Fleury. Chaân vit dans un monde où les rôles sont clairement distribués : les hommes chassent, les femmes restent au village. Elle refuse cette place. Elle veut chasser, se déplacer, parler, agir. Son désir n'est pas seulement personnel car il conteste une règle collective qui prétend dire ce qu'une fille peut ou ne peut pas faire.

Couverture de Sous la peau d'un homme, de Praline Gay-Para et Aurélia Fronty.
Sous la peau d'un homme
Praline Gay-Para
ill. Aurélia Fronty
Didier Jeunesse

Le même déplacement apparaît dans le conte Sous la peau d'un homme de Praline Gay-Para et Aurélia Fronty. Une jeune fille se déguise en garçon pour affronter un prince qui méprise les femmes. Le déguisement n'est pas un simple ressort amusant. Il révèle une injustice car, sous une apparence masculine, l'héroïne obtient une liberté et une écoute qu'on ne lui aurait pas accordées comme fille. Le récit montre ainsi que certains rôles ne tiennent pas aux capacités réelles des personnages, mais au regard porté sur eux.

Dire non au mariage prévu.

Le premier scénario que plusieurs héroïnes refusent est celui du mariage. Dans beaucoup de contes, la fin attendue est connue : la princesse sera choisie, sauvée et immanquablement mariée. Le mariage vient fermer l'histoire comme s'il réglait tout.

Couverture de La Princesse Finemouche, de Babette Cole.
La Princesse Finemouche
Texte et ill. Babette Cole
Gallimard Jeunesse

L'album La Princesse Finemouche de Babette Cole prend ce scénario à rebours. La princesse ne rêve pas d'un prince idéal. Elle ne veut pas se marier. Les prétendants se présentent mais elle leur impose des épreuves qui les ridiculisent. L'album est drôle, vif, presque insolent. Finemouche ne se contente pas d'avoir « du caractère » : elle refuse que le mariage soit l'horizon naturel de son histoire.

Couverture du Mystérieux chevalier sans nom, de Cornelia Funke et Kerstin Meyer.
Le mystérieux chevalier sans nom
Cornelia Funke
ill. Kerstin Meyer
Bayard Jeunesse

Le mystérieux chevalier sans nom, album de Cornelia Funke, travaille autrement le même problème. Violette n'est pas contre toute forme d'amour ou de mariage. Elle refuse surtout que son père promette sa main au vainqueur d'un tournoi. En entrant elle-même dans la compétition sous une armure, elle retourne la règle contre ceux qui voulaient décider pour elle. Elle ne devient pas simplement « un chevalier comme les garçons » : elle refuse d'être le prix que l'on remet au gagnant.

Cette nuance est importante. Une héroïne qui porte une épée, une armure ou des habits de garçon n'est pas automatiquement libre. Le récit devient vraiment intéressant lorsqu'il ne se contente pas de remplacer un garçon par une fille, mais lorsqu'il interroge les règles du jeu : pourquoi l'aventure, la chasse, la force ou la liberté de mouvement seraient-elles réservées aux garçons ?3

La parole comme puissance.

Couverture du Monstre poilu, de Henriette Bichonnier et Pef.
Le monstre poilu
Henriette Bichonnier
ill. Pef
Gallimard Jeunesse

Certaines héroïnes ne gagnent ni par la force ni par le combat. Elles gagnent par la parole. Dans Le monstre poilu, la princesse Lucile est capturée par un monstre qui veut la manger. Elle ne se soumet pas à la peur. Elle lui répond, se moque de lui, l'agace, joue avec les mots. Sa parole dérègle l'autorité du monstre.

Il faut être précis : Lucile n'est pas une héroïne du refus matrimonial puisqu'elle accepte ensuite le prince. Mais elle est une héroïne de la parole. Elle montre qu'une petite fille peut agir en parlant, qu'un mot bien lancé peut être plus efficace qu'une arme et que l'insolence peut aussi devenir une forme d'intelligence.

Cette idée traverse de nombreuses œuvres. Une héroïne décide lorsqu'elle reprend la parole qu'on voulait lui retirer. Elle dit non. Elle nomme ce qui lui arrive. Elle pose une question. Elle raconte sa version. Elle refuse que les autres définissent entièrement son histoire à sa place.

Couverture de Verte, de Marie Desplechin.
Verte
Marie Desplechin
L'École des loisirs

Verte de Marie Desplechin en offre un exemple plus intérieur. Verte ne veut pas d'abord devenir sorcière comme sa mère. Elle voudrait être « normale ». Le roman ne raconte cependant pas un rejet simple de la sorcellerie. Il montre plutôt une enfant qui cherche à comprendre ce qu'on veut lui transmettre et à choisir sa manière de l'habiter. Verte ne refuse pas toute filiation. Elle refuse simplement que son avenir soit décidé à sa place.

Dans l'album, l'image compte aussi.

Dans un album, il ne suffit pas de regarder ce que dit le texte. L'image raconte aussi. Elle place le personnage au centre ou sur le côté. Elle le montre immobile ou en mouvement. Elle lui donne des objets, des gestes, une posture, un espace. Une fille peut être annoncée comme libre par le récit, mais ramenée par l'image à une figure jolie, fragile ou décorative. À l'inverse, l'image peut donner à une héroïne une présence forte : un corps qui avance, un regard qui affronte, une place centrale dans la page.4

C'est pourquoi il faut regarder les albums avec attention. L'héroïne agit-elle vraiment ? Est-elle visible ? Occupe-t-elle l'espace ? Manipule-t-elle des objets d'action, de savoir, de déplacement ? Ou bien reste-t-elle associée à la beauté, à l'attente, au soin, au décor ?

Dans La Princesse Finemouche, le comique visuel accompagne le refus du mariage. Les prétendants sont mis en scène, mis à l'épreuve, puis défaits. L'album ne dit pas seulement que « cette princesse ne veut pas se marier ». Il le montre par toute une série de retournements qui font de Finemouche non pas une récompense à conquérir mais la véritable organisatrice du récit.

Couverture de Brindille, de Rémi Courgeon.
Brindille
Texte et ill. Rémi Courgeon
Milan

Brindille, de Rémi Courgeon, demande aussi une lecture attentive. Pavlina, surnommée Brindille, vit dans un univers masculin rude, entourée de frères qui l'écrasent et la renvoient aux tâches domestiques. La boxe lui permet de gagner en force, en assurance et en reconnaissance. Mais l'album ne célèbre pas simplement la brutalité. La force physique est un détour car elle permet à Pavlina de ne plus être diminuée et d'imposer son vrai prénom. Elle trouve sa liberté dans la possibilité d'exister autrement dans sa propre famille.

Les contes : des scénarios que l'on peut déplacer.

Les contes sont précieux parce qu'ils gardent la mémoire de très vieux scénarios. Ils parlent de princesses, de robes, de clés, de monstres, de chambres interdites, de forêts et de métamorphoses. Mais derrière le merveilleux, on trouve souvent des questions très concrètes : le mariage imposé, l'autorité du père, la peur de la violence, le silence demandé aux filles, le danger de vouloir savoir.5

Les héroïnes qui décident viennent troubler ces scénarios. Elles ne désobéissent pas seulement à un père, à un prince ou à un monstre. Elles désobéissent parfois au conte lui-même. Là où l'histoire semblait dire : « une fille doit attendre », elles partent. Là où elle semblait dire : « une fille curieuse sera punie », elles ouvrent la porte pour comprendre. Là où elle semblait dire : « le mariage résout tout », elles refusent ou fuient.

Couverture de Peau d'âne, de Charles Perrault, illustrée par Jean Claverie.
Peau d'âne
Charles Perrault
ill. Jean Claverie
Albin Michel Jeunesse
Couverture de Seule dans ma peau d'âne, d'Estelle Savasta.
Seule dans ma peau d'âne
Estelle Savasta
Lansman

Peau d'âne de Charles Perrault en est un exemple majeur. L'héroïne ne part pas pour vivre une aventure légère. Elle fuit parce que son père veut l'épouser. La peau d'âne est avant tout une protection. Se cacher, se rendre méconnaissable, disparaître sous une apparence repoussante, c'est refuser d'être livrée au désir paternel. Dans Seule dans ma peau d'âne, d'Estelle Savasta, cette fuite prend une force contemporaine : l'héroïne cherche à sortir d'un destin insoutenable et à redevenir sujet de sa propre histoire.

Couverture de La jeune fille, le Diable et le moulin, d'Olivier Py.
La jeune fille, le Diable et le moulin
Olivier Py
L'École des loisirs

La pièce de théâtre La jeune fille, le Diable et le moulin d'Olivier Py met en scène une autre forme de dépossession. La jeune fille est prise dans un pacte conclu par son père avec le Diable. Elle n'a pas choisi la situation qui la menace. Pourtant, elle résiste, puis quitte la maison. Sa décision n'a rien de triomphal au départ. C'est plutôt une sortie douloureuse, marquée par la perte et l'inconnu. Mais elle rappelle que décider ne signifie pas toujours agir depuis une position de force. Parfois, décider, c'est partir quand rester reviendrait à disparaître.

Parfois, décider, c'est partir quand rester reviendrait à disparaître.

La curiosité peut sauver.

Dans beaucoup d'histoires, la curiosité des filles a été présentée comme une faute. Ève, Pandore, Psyché, l'épouse de Barbe-Bleue : toutes veulent voir, savoir, comprendre et le récit semble leur reprocher d'avoir franchi une limite.

Couverture de La Barbe bleue ou Conte de l'Oiseau d'Ourdi, de Jean-Jacques Fdida et Claude Cachin.
La Barbe bleue
Jean-Jacques Fdida
ill. Claude Cachin
Didier Jeunesse

Mais vouloir savoir n'est pas toujours une faute. C'est parfois une condition de survie. Dans Barbe-Bleue, ouvrir la porte interdite, c'est découvrir la vérité sur un danger mortel. La curiosité devient alors lucidité. Dans La Barbe bleue ou Conte de l'Oiseau d'Ourdi de Jean-Jacques Fdida, la jeune épouse échappe au meurtre par son ingéniosité. Sans être seulement sauvée par d'autres, elle agit avec les moyens dont elle dispose.

Couverture des Aventures d'Alice au pays des merveilles, de Lewis Carroll, illustrée par Tove Jansson.
Alice au pays des merveilles
Lewis Carroll
ill. Tove Jansson
Cambourakis

Cette manière de lire permet de réhabiliter beaucoup d'héroïnes curieuses. Alice, dans Les aventures d'Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, ne cesse de poser des questions, de s'étonner, de contester les règles absurdes qu'on lui impose. Elle traverse un monde où l'autorité est souvent illogique. Sa curiosité est une manière de ne pas se laisser réduire au silence.

Une héroïne peut donc décider parce qu'elle refuse de ne pas savoir. Elle enquête, observe, lit, écoute, questionne. Cette forme d'action est moins spectaculaire qu'un combat mais elle est décisive.6

Des héroïnes imparfaites, donc vivantes.

Il faut aussi se méfier d'un piège : remplacer les héroïnes passives par des héroïnes parfaites. Une fille courageuse, intelligente, généreuse, toujours juste, toujours admirable, peut rester prisonnière d'une nouvelle attente. Avant, il fallait être belle et sage ; maintenant, il faudrait être forte et irréprochable. Ce n'est pas forcément mieux.

Les héroïnes les plus vivantes ont le droit d'être imparfaites. Elles peuvent être insolentes, maladroites, excessives, colériques, désordonnées, imprudentes, contradictoires. C'est souvent ce qui les rend intéressantes. Elles ne sont pas des affiches de vertu mais des personnages capables d'imposer leur manière d'être.7

Couverture de Fifi Brindacier, d'Astrid Lindgren, illustrée par Ingrid Vang Nyman.
Fifi Brindacier
Astrid Lindgren
ill. Ingrid Vang Nyman
Le Livre de poche jeunesse

Fifi Brindacier reste, de ce point de vue, une figure majeure. Elle vit hors des cadres ordinaires, se débrouille seule, possède une force extraordinaire, parle librement, déjoue les adultes, transforme la maison et le quotidien en espace de fantaisie. Elle ne donne pas une leçon bien rangée sur l'égalité. Elle fait beaucoup mieux : elle rend les normes absurdes par sa seule existence.

Couverture de Béatrice l'intrépide, de Matthieu Sylvander et Perceval Barrier.
Béatrice l'intrépide
Matthieu Sylvander
ill. Perceval Barrier
L'École des loisirs

Le rire joue ici un rôle important. Certaines héroïnes décident par l'humour, la parodie, l'exagération, le non-sens. Les romans de la série Béatrice l'intrépide reprennent les codes de l'héroïsme chevaleresque sur un mode comique. En plaçant une fille dans le rôle de l'héroïne d'action, le récit montre que ces rôles sont des conventions que l'on peut déplacer.

Décider dans le monde réel.

Couverture de Ruby tête haute, d'Irène Cohen-Janca.
Ruby tête haute
Irène Cohen-Janca
ill. Marc Daniau
Les Éditions des Éléphants

Toutes les héroïnes qui décident ne viennent pas du conte ou du merveilleux. Certaines affrontent des ordres sociaux bien réels. L'album Ruby tête haute d'Irène Cohen-Janca raconte l'histoire de Ruby Bridges, enfant noire américaine qui entre dans une école jusque-là réservée aux Blancs. Ici, l'héroïsme ne passe ni par l'épée ni par la magie. Il consiste seulement à marcher, à entrer dans une école, à tenir bon sous les insultes et les regards hostiles.

Cette œuvre rappelle que toutes les héroïnes ne rencontrent pas les mêmes obstacles. Certaines doivent sortir d'un rôle féminin attendu, d'autres affrontent aussi le racisme, la ségrégation, la violence sociale ou politique. Ruby ne prend pas le pouvoir sur les autres. Elle occupe une place qu'on voulait lui refuser et transforme le monde par sa présence même.

Couverture d'Anya et Tigre blanc, de Fred Bernard et François Roca.
Anya et Tigre blanc
Fred Bernard
ill. François Roca
Albin Michel Jeunesse

Dans Anya et Tigre blanc, de Fred Bernard et François Roca, l'action est plus épique. Anya, séparée de son frère jumeau enlevé, grandit avec un tigre blanc, se trouve menacée, s'évade et prend part à une révolte menée avec des animaux sauvages. Là encore, l'héroïne ne se contente pas de se sauver elle-même. Elle transforme une vulnérabilité initiale en puissance d'alliance.

Ces récits élargissent l'idée d'héroïsme. Une héroïne n'a pas toujours besoin de vaincre un ennemi dans un combat. Elle peut agir en révélant une injustice, en tenant bon, en créant des alliances, en survivant, en protégeant, en réparant, en rendant visible ce que l'on voulait cacher.

Ce que ces héroïnes donnent aux lecteurs et aux lectrices.

Lire ces œuvres, ce n'est pas seulement proposer aux enfants des « modèles positifs ». C'est leur donner accès à des scénarios plus ouverts. Une fille peut refuser un mariage, prendre la parole, partir, ruser, se déguiser, apprendre, combattre, survivre, enquêter, tenir bon. Elle peut aussi être drôle, imparfaite, contradictoire, hésitante. Elle n'a pas à être exemplaire pour avoir le droit d'être intéressante.

Ces récits sont précieux pour les filles, bien sûr, parce qu'ils élargissent les possibles. Mais ils le sont tout autant pour les garçons. Ils montrent que le courage n'appartient pas à un sexe, que parler n'est pas moins agir que combattre, que la force n'a de valeur que si elle ne reproduit pas la domination, que l'aventure n'a pas toujours le visage qu'on croyait.

Ils apprennent aussi à mieux lire. Qui parle ? Qui décide ? Qui est sauvé ? Qui est puni ? Qui a le droit de vouloir ? Qui est regardé ? Qui regarde ? Qui quitte la maison ? Qui reste ? Qui choisit la fin ? Ces questions simples suffisent parfois à transformer notre regard sur les histoires.

Les travaux sur les albums non sexistes ou contre-stéréotypés rappellent cependant une précaution utile : il ne suffit pas d'inverser les rôles. Une princesse qui combat, une fille qui porte une armure ou un personnage féminin qui agit « comme un garçon » ne suffisent pas toujours. Ce qui importe, c'est que le récit donne au personnage une véritable marge de choix.8

Le courage n'appartient pas à un sexe ; parler n'est pas moins agir que combattre.

Changer le scénario.

Les héroïnes qui décident ne sont pas toutes semblables. Certaines sont drôles, d'autres graves. Certaines combattent, d'autres fuient. Certaines parlent fort, d'autres se taisent pour survivre. Certaines déplacent les codes du conte, d'autres affrontent l'histoire réelle. Mais elles ont en commun de ne pas accepter entièrement le rôle préparé pour elles.

Elles sortent de l'attente. Elles refusent d'être seulement belles, sages, utiles, promises, protégées ou silencieuses. Elles montrent que l'héroïsme féminin n'est pas une copie de l'héroïsme masculin. Il peut être fait d'audace, de curiosité, de ruse, de parole, de ténacité, d'imagination et de justice.

Surtout, elles changent notre manière de lire. Après elles, la princesse qui attend paraît moins naturelle. La fille qui se tait paraît moins évidente. Le mariage final paraît moins automatique. La curiosité interdite devient peut-être un désir légitime de comprendre. La fuite devient parfois un acte de survie. L'insolence devient une forme d'intelligence. La petite fille qui avance seule devient une figure de courage.

C'est là leur puissance : elles ne se contentent pas d'habiter une histoire. Elles obligent l'histoire à changer de règle.