Motifs principaux : interdit, curiosité, secret, peur, violence, domination, monstre humain.
Un homme riche, donc presque rassurant.
Le conte s'ouvre sur l'étalage des richesses. Barbe bleue possède des maisons à la ville et à la campagne, de la vaisselle précieuse, des meubles somptueux, des carrosses dorés. Il reçoit largement, organise promenades, chasses, pêches, danses et festins. Tout semble fait pour éblouir.
Mais un détail résiste : cette barbe bleue, qui le rend « si laid et si terrible » que les femmes s'enfuient devant lui. Le danger vient donc d'un homme socialement installé, capable d'attirer autant qu'il inquiète, d'autant qu'il a déjà eu plusieurs femmes et que nul ne sait ce qu'elles sont devenues.
La petite clef qui ne ment pas.
Lorsque Barbe bleue part en voyage, il remet toutes les clefs à sa femme : celles des garde-meubles, des coffres, des cassettes, des appartements. Une seule porte reste interdite, celle du petit cabinet au bout de la grande galerie. L'interdit est clair, presque trop clair. Ouvrir cette porte, ce serait s'exposer à sa colère.
La jeune femme hésite, puis descend par un petit escalier dérobé. Elle ouvre en tremblant. D'abord, elle ne voit rien. Puis le cabinet révèle l'horreur : le plancher couvert de sang caillé, les corps des femmes mortes, attachées le long des murs. Le conte bascule à partir de ce point. La curiosité, que la moralité condamnera, met au jour un crime.
Reste la clef. Tachée de sang, elle a beau être lavée, frottée, nettoyée, la marque revient. C'est presque toute la magie du conte, mais quelle magie : pas de fée secourable, pas de baguette, pas de métamorphose salvatrice. Seulement une clef « fée » qui refuse le mensonge.
Sœur Anne, ou l'art de gagner du temps.
Quand Barbe bleue comprend que l'interdit a été franchi, il veut tuer sa femme et lui ordonne de se préparer à mourir. Elle obtient un court délai pour prier, puis appelle sa sœur Anne, postée en haut de la tour. La scène tient à presque rien : une question répétée, l'horizon qu'on scrute, la poussière au loin, Barbe bleue qui crie, la maison qui tremble.
Ce qui sauve la femme n'est pas une fée mais deux frères attendus depuis le matin, l'un dragon, l'autre mousquetaire. Ils arrivent au dernier moment et tuent Barbe bleue. La fin remet de l'ordre : la jeune femme hérite, marie sa sœur, établit ses frères, puis épouse un « fort honnête homme ».
Une porte qui reste ouverte.
Pourtant, quelque chose demeure. La première moralité du conte vise la curiosité, la seconde affirme, avec malice, qu'il n'existe plus d'époux aussi terribles. Mais le récit laisse une trace plus sombre. Ce qu'on retient, c'est la peur dans la maison, le secret derrière la porte et cette question qui continue de déranger : que vaut l'obéissance quand l'interdit protège le meurtre ?
Charles Perrault, La Barbe bleue, dans Histoires ou contes du temps passé (1697), texte du domaine public · Gravure de Gustave Doré (1862), domaine public.