Quand un livre fait entrer l'ordinaire dans une zone bizarre, trois mots surgissent aussitôt : merveilleux, étrange, fantastique. Ils se ressemblent, se frôlent, parfois se mélangent. Pourtant, ils ne produisent pas le même effet. Le merveilleux nous dit : « Accepte, ici d'autres lois sont possibles. » L'étrange murmure plutôt : « Regarde mieux, le réel n'est pas si stable. » Le fantastique, lui, frappe à la fenêtre.

Le merveilleux : l'impossible bien installé.

Couverture de Mary Poppins, de Pamela Lyndon Travers.
Mary Poppins
Pamela Lyndon Travers
Le Livre de Poche Jeunesse

Mary Poppins arrive avec le vent d'est. Déjà, ce n'est pas banal. Elle entre chez les Banks, impose son autorité, puis sort de son sac des objets qui ne devraient pas pouvoir y tenir. Le sac paraît vide, mais il contient pourtant tout un petit monde. Personne ne mène vraiment l'enquête. Les enfants s'étonnent, bien sûr. Le lecteur aussi. Mais le roman ne transforme pas ces prodiges en problème à résoudre.

Voilà le merveilleux : l'impossible y a droit de cité. Il ne s'explique pas. Il s'installe.

Ce qui est délicieux, avec Mary Poppins, c'est que le merveilleux ne suppose pas un royaume lointain. Il entre dans la maison, traverse la rue, accompagne les promenades, surgit au détour d'un geste quotidien. Un merveilleux domestique, si l'on veut. Bien coiffé, très poli en apparence, mais parfaitement indomptable.

Couverture d'Alice au pays des merveilles, de Lewis Carroll, illustrée par Tove Jansson.
Alice au pays des merveilles
Lewis Carroll, illustrations de Tove Jansson
Cambourakis

Avec Alice au pays des merveilles, le mouvement est différent. Alice suit le lapin blanc, tombe dans le terrier, change de taille, rencontre des animaux qui parlent, tente de raisonner dans un monde qui ne raisonne pas comme elle. Ici, il y a passage. On franchit un seuil, on glisse ailleurs.

Mais attention : Alice n'est pas une héroïne qui accepte tout sans broncher. Elle s'étonne, conteste, corrige, s'agace parfois. Le pays des merveilles n'est pas un conte de fées tranquille. C'est un monde où les règles changent sans prévenir, où la langue fait des cabrioles, où la logique adulte devient franchement suspecte. Le réveil final donne peut-être une sortie rassurante, mais le trouble a eu lieu. Et il continue longtemps après.

L'étrange : le réel de travers.

L'étrange n'a pas besoin de fée, de baguette ou de monstre. Il lui suffit parfois de déplacer le réel de quelques centimètres. Tout reste reconnaissable. Pourtant, quelque chose cloche.

Couverture de L'Enfant Océan, de Jean-Claude Mourlevat.
L'Enfant Océan
Jean-Claude Mourlevat
Pocket Jeunesse

L'Enfant Océan, de Jean-Claude Mourlevat, le montre très bien. Rien de surnaturel ne s'y produit. Yann et ses frères fuient une famille violente. Le monde est contemporain, pauvre et brutal par endroits. On est loin d'un royaume enchanté.

Et pourtant. Yann, enfant minuscule et muet, semble presque appartenir à un autre ordre du récit. Les sept frères, la fuite nocturne, l'appel de l'océan, les échos explicites du Petit Poucet donnent au roman une couleur de conte sombre. Il n'y a pas d'ogre au sens classique, pas de bottes de sept lieues, pas de cailloux magiques. Mais le vieux conte travaille le réel de l'intérieur. C'est cela, l'étrange : le monde ordinaire se met à sonner autrement.

Couverture des Lois de l'été, de Shaun Tan.
Les Lois de l'été
Shaun Tan
Gallimard Jeunesse

Dans l'album Les Lois de l'été, Shaun Tan déplace encore la question. Les phrases sont courtes, souvent formulées comme des interdits : ne jamais faire ceci, ne jamais faire cela. On croirait des règles d'enfant, notées après coup, comme on se souvient d'un été un peu étrange.

Puis viennent les illustrations. Et là, tout s'ouvre. Les scènes deviennent immenses, silencieuses, parfois oppressantes. Des présences disproportionnées apparaissent. Les enfants semblent tantôt jouer avec ces règles, tantôt les subir. Le texte paraît simple, l'image le rend inquiétant. Dans un album, l'étrange peut naître de cet écart-là. Pas seulement de ce qui est raconté, mais de ce qui déborde sous nos yeux.

Le fantastique : trop près de nous.

Reste le fantastique. On le confond souvent avec le merveilleux parce qu'il accueille, lui aussi, de l'impossible. Mais l'effet n'est pas le même. Dans le merveilleux, l'impossible appartient au monde du récit. Dans le fantastique, il surgit dans un monde qui ressemblait au nôtre. Et il inquiète.

Couverture de Quelques minutes après minuit, de Patrick Ness.
Quelques minutes après minuit
Patrick Ness, d'après Siobhan Dowd, illustrations de Jim Kay
Gallimard Jeunesse

Quelques minutes après minuit de Patrick Ness se tient dans cette zone inconfortable. À 00 h 07, un monstre vient trouver Conor. Ce monstre n'est pas une créature vague. C'est l'if près de la maison, devenu gigantesque et doué de parole. Il se déplace, raconte des histoires, laisse des traces. Le roman lui donne une présence très concrète.

Mais ce monstre n'est jamais séparé de ce que vit Conor : la maladie de sa mère, sa colère, sa culpabilité, cette vérité qu'il refuse d'avouer, même à lui-même. Il ne suffit donc pas de dire que le monstre est « réel » ou qu'il est « imaginaire ». Le livre tient les deux ensemble. L'arbre marche, oui. Mais il marche vers une douleur humaine.

C'est là que le fantastique devient dérangeant. L'impossible ne nous emmène pas dans un ailleurs confortable. Il entre dans la chambre, dans la nuit, dans la peur. Il ne fait pas seulement lever les yeux. Il oblige à regarder ce qu'on évitait.

Trois mots pour mieux lire.

Ces distinctions ne servent pas à enfermer les œuvres dans des cases. Les livres intéressants aiment les frontières poreuses. Mary Poppins garde une part de mystère. Alice est plus instable qu'un conte merveilleux classique. Le roman Quelques minutes après minuit n'est pas un exercice scolaire d'hésitation fantastique. L'album Les Lois de l'été échappe aux catégories trop nettes.

Mais nommer aide à lire.

Le merveilleux accepte d'autres lois du monde. L'étrange garde le réel, mais le rend moins sûr. Le fantastique fait entrer l'impossible là où il ne devrait pas entrer.

La prochaine fois qu'un livre vous semblera « bizarre », posez-vous la question. Suis-je émerveillé ? troublé ? inquiet ? Ce petit détour change beaucoup de choses. Il oblige à écouter l'effet produit par l'œuvre. Et parfois, c'est précisément là que commence la lecture.

Œuvres évoquées.

  • Carroll, Lewis. Alice au pays des merveilles. Traduit de l'anglais par Marie Darrieussecq. Illustrations de Tove Jansson. Paris : Cambourakis, 2024.
  • Mourlevat, Jean-Claude. L'Enfant Océan. Paris : Pocket Jeunesse, 1999.
  • Ness, Patrick. Quelques minutes après minuit. D'après une idée originale de Siobhan Dowd. Illustrations de Jim Kay. Traduit de l'anglais par Bruno Krebs. Paris : Gallimard Jeunesse, 2012 ; rééd. Folio Junior, 2016.
  • Tan, Shaun. Les Lois de l'été. Traduit de l'anglais par Anne Krief. Paris : Gallimard Jeunesse, 2014.
  • Travers, Pamela Lyndon. Mary Poppins. Traduit de l'anglais par Vladimir Volkoff. Paris : Le Livre de Poche Jeunesse, 2018.

Pour aller plus loin.

  • Baudou, Jacques. La Fantasy. Paris : PUF, coll. « Que sais-je ? », 2005.
  • Freud, Sigmund. L'Inquiétante étrangeté et autres essais. Traduit de l'allemand par Bertrand Féron. Paris : Gallimard, coll. « Folio essais », 1988.
  • Prince, Nathalie. La Littérature fantastique. 2ᵉ éd. Paris : Armand Colin, coll. « 128 », 2015.
  • Rondeau, Catherine. Aux sources du merveilleux. Une exploration de l'univers des contes. Québec : Presses de l'Université du Québec, 2011.
  • Todorov, Tzvetan. Introduction à la littérature fantastique. Paris : Seuil, 1970 ; rééd. Points.