Chez Jon Klassen, les phrases ont l'air de ne rien cacher. Un ours veut retrouver son chapeau. Un petit poisson vient d'en voler un. Une tortue s'obstine à rester à l'endroit qu'elle préfère. Voilà pour l'histoire ? Pas tout à fait. Dans ses albums, le texte dit une chose, l'image en murmure une autre et le lecteur, même tout jeune, est appelé à faire le lien. Il faut observer, douter, reprendre mentalement la scène. En somme, Klassen fait de l'enfant un enquêteur.
Un chapeau très visible, sauf pour l'ours.

Jon Klassen
Milan jeunesse
Dans Je veux mon chapeau, l'ours a perdu son couvre-chef. Il interroge un à un les animaux qu'il croise. La structure semble répétitive, presque rassurante. On pourrait s'installer dans la comptine. Puis arrive le lapin. Il porte sur la tête un chapeau rouge et pointu. Surtout, il répond beaucoup trop. Il nie, se justifie et se défend avant même d'être accusé. L'ours, lui, ne remarque rien.
C'est là que l'album devient jubilatoire. L'enfant sait. Il a vu le chapeau. Il entend la panique sous le bavardage du lapin. Il attend que l'ours réagisse. Pour une fois, le lecteur n'est pas celui qu'on accompagne gentiment vers le sens. Il est celui qui a déjà compris. Cela change tout dans l'expérience de lecture.
Lorsque l'ours se souvient enfin de la forme de son chapeau, le livre bascule. Une page rouge, une course, puis une ellipse. Le lapin disparaît du récit. Plus tard, l'ours répond à son tour avec une mauvaise foi qui ressemble étrangement à celle du voleur. L'album ne montre pas ce qui s'est passé, préférant laisser les indices parler. A-t-il dévoré le lapin ? On peut le penser, mais il faut le dire avec prudence car Jon Klassen ne confirme rien.
Le narrateur n'est pas toujours fiable.

Jon Klassen
Milan jeunesse
Avec Ce n'est pas mon chapeau, le jeu se déplace. Cette fois, le narrateur est le voleur. Un petit poisson a pris le chapeau d'un très gros poisson et se persuade qu'il ne sera jamais rattrapé. Le gros poisson dort. Il ne se réveillera sans doute pas. S'il se réveille, il ne remarquera rien. Et s'il remarque quelque chose, il ne saura pas où aller. Entendez-vous ce discours qui cherche à se rassurer ?
Pendant que le petit poisson parle, les images démontent calmement ses certitudes. L'œil du gros poisson s'ouvre. La poursuite commence. Le crabe, supposé garder le secret, indique une direction. Les plantes hautes et serrées, présentées comme la cachette parfaite, deviennent un rideau inquiétant. Le texte nous donne la version du fugitif alors que l'image, elle, accumule les preuves contre lui.
L'enfant lit donc deux histoires en même temps : ce que le poisson croit et ce que l'image montre. C'est une excellente initiation à l'ironie narrative. Pas besoin de définir le terme. Le lecteur l'éprouve. Il comprend qu'une voix peut se tromper ou s'aveugler elle-même. Il découvre surtout qu'un album n'est pas un texte accompagné d'images, mais un objet où le sens circule entre deux langages.
Là encore, la fin reste dans l'ombre. Le petit poisson entre dans les herbes. Le gros poisson aussi. Puis le chapeau revient. Le destin du voleur n'est pas raconté. C'est plus fort ainsi : l'enquête se termine dans un silence.
Attention, rocher !

Jon Klassen
L'École des loisirs
L'enquête, dans l'album Le rocher tombé du ciel, ne porte plus sur un vol, mais sur le temps, l'espace et le danger. Une tortue aime rester à son endroit préféré. Un autre personnage a un mauvais pressentiment. Et nous, lecteurs, avons déjà une longueur d'avance : nous l'avons vu, cet énorme rocher qui descend du ciel.
Le dispositif est presque cinématographique. On tourne les pages comme on regarderait une catastrophe au ralenti. On voudrait prévenir la tortue, lui crier de bouger. Le comique naît de cette impuissance. Nous savons quelque chose que le personnage ignore et cette avance nous oblige à lire autrement. Chaque page devient une vérification : le rocher va-t-il tomber ? où ? sur qui ?
Mais Jon Klassen ne se contente pas d'un gag. Une fois tombé, le rocher change de statut. Il devient lieu d'abri et promontoire. Le danger initial se transforme en décor partagé, puis en porte ouverte vers une scène plus étrange encore, presque de science-fiction. L'album rappelle ainsi que les objets, chez Klassen, ne sont jamais figés. Un chapeau accuse. Un rocher menace, protège, puis relance l'inquiétude.
Faire confiance au regard.
Ce qui frappe, au fond, c'est la confiance accordée au lecteur. Jon Klassen n'écrit pas des albums compliqués au sens scolaire du terme. Les phrases sont courtes, les situations très lisibles, les personnages immédiatement reconnaissables. Pourtant, rien n'est simplifié. Les blancs, les silences, les contradictions et les détails minuscules font partie du récit.
C'est une manière très sérieuse de s'adresser aux enfants. Elle suppose qu'ils savent repérer un mensonge, comprendre un regard, sentir qu'une phrase sonne faux, accepter qu'une fin reste ouverte. Elle suppose aussi qu'ils aiment cette part d'activité. Et ils l'aiment.
Peut-être est-ce pour cela que ces albums restent en tête. Ils sont drôles, sobres, parfois cruels, mais leur véritable audace est ailleurs. Ils donnent à l'enfant une place rare : celle de quelqu'un qui voit et qui fait des liens. Jon Klassen ne baisse pas la lumière pour rendre l'histoire plus facile. Il laisse plutôt des zones d'ombre, juste assez, pour que le lecteur ait envie d'y entrer. On appelle cela lire. Et, chez lui, lire ressemble beaucoup à une enquête.
Albums de Jon Klassen cités.
- Klassen, Jon. Je veux mon chapeau. Traduit de l'anglais (Canada) par Jacqueline Odin. Toulouse : Milan jeunesse, 2012.
- Klassen, Jon. Ce n'est pas mon chapeau. Traduit de l'anglais (Canada) par Jacqueline Odin. Toulouse : Milan jeunesse, 2013.
- Klassen, Jon. Le rocher tombé du ciel. Traduit de l'anglais (Canada) par Alain Gnaedig. Paris : L'École des loisirs, 2022.