Comment entrer dans une vie fragile sans faire trop de bruit ? La question peut sembler étrange. Elle devient pourtant très concrète dès qu'on ouvre ces cinq livres. Un enfant malade, un enfant aveugle, Ferdinand Taupe dont la mémoire se dérobe, un coquillage venu de l'océan, un garçon que la peur visite sous la forme d'un lion : chaque récit nous place devant une existence vulnérable. Aucun ne réclame notre compassion.

Ces livres ont autre chose en tête. Ils apprennent à s'approcher, à trouver la bonne distance. Celle qui permet de sentir, sans envahir.

Des mots pour tenir debout.

Couverture de À la vie, à la…, de Marie-Sabine Roger.
À la vie, à la…
Marie-Sabine Roger
Illustration de François Roca
Nathan

Dans À la vie, à la…, Marie-Sabine Roger fait entendre la voix d'un enfant très malade. L'hôpital devient un « bobôtel », la douleur s'appelle la Vomille, les rongevrilles rôdent dans le corps. Ces mots inventés ne décorent pas le malheur. Ils lui donnent une forme, une prise, parfois même une grimace.

Melchior Lescale, le voisin, entre dans cette chambre avec une présence rare. Il ne prend pas la voix sucrée des adultes qui veulent trop consoler. Il écoute, répond franchement, embarque l'imaginaire du côté des pirates et des départs en mer. Le récit touche juste parce qu'il ne force pas l'émotion. Il ose l'humour, parfois au bord du gouffre. Cet humour n'allège pas tout. Il laisse seulement un peu d'air.

Le monde au bout des doigts.

Couverture de Sur le bout des doigts, de Hanno.
Sur le bout des doigts
Hanno
Éditions Thierry Magnier

Sur le bout des doigts, de Hanno, commence dans les gorges d'une rivière. Tom a froid, Tom hésite, Tom saute. Le chien Lézieu est là. Le père aussi. On croit d'abord suivre une petite aventure de plein air avec ses rochers, ses courants et ses peurs très physiques. Puis le récit déplace doucement notre perception.

Tom est aveugle. Le texte l'amène sans effet appuyé. Il nous apprend plutôt à refaire le chemin avec lui. Les virages se comptent, les voix guident, les odeurs indiquent, les doigts lisent le visage du monde. Quand Tom arrive à la maternité pour découvrir sa petite sœur, la scène devient bouleversante sans grand discours. Il la rencontre par le toucher. Le titre, alors, s'éclaire. Voir n'est pas la seule manière de connaître.

Quand la mémoire a besoin des autres.

Couverture de Mémoires de la forêt, tome 1, de Mickaël Brun-Arnaud.
Mémoires de la forêt
Mickaël Brun-Arnaud
Illustration de Sanoe
L'École des loisirs

Dans Mémoires de la forêt, Mickaël Brun-Arnaud donne à l'oubli un nom presque doux : la maladie de l'Oublie-tout. Ferdinand Taupe perd ses souvenirs. Un livre, Mémoires d'Outre-Terre, pourrait l'aider à retrouver ce qui se défait. Avec Archibald Renard, il part sur les traces de sa propre vie.

Le roman avance avec une tendresse gourmande : une librairie, des recettes, des chansons, une forêt peuplée de personnages attachants. Pourtant, le sujet serre la gorge. Que reste-t-il d'une personne quand sa mémoire se retire ? Une vie ne tient pas seulement dans une tête. Elle se dépose dans des objets, des lieux, des phrases répétées, des amis qui savent encore. Quand Ferdinand vacille, d'autres portent avec lui un morceau de passé.

Écouter une bulle.

Couverture de Bulle ou la voix de l'océan, de René Fallet.
Bulle ou la voix de l'océan
René Fallet
Denoël

Avec Bulle ou la voix de l'océan, René Fallet choisit une héroïne minuscule et improbable : un coquillage de la famille des bullidés. Bulle vient de la mer. Elle perd Gluc, traverse le monde des hommes, risque d'être vendue, rangée, oubliée. On pourrait ne voir en elle qu'un bel objet. Le récit, lui, lui donne une voix.

Sa rencontre avec Petit-Pierre est le cœur du livre. Petit-Pierre est sourd. Il n'entend pas comme les autres et c'est justement ce qui ouvre entre eux un espace très fin. Bulle lui apporte quelque chose de l'océan. Lui, il lui apprend la terre, la pluie, les grillons, les gestes. Leur amitié ne passe pas par une écoute ordinaire. Elle demande plus d'attention, moins de certitude. Voilà peut-être l'une des plus belles idées du livre : entendre, parfois, c'est accueillir une présence avant même de recevoir un son.

Un lion pour apprivoiser la peur.

Couverture de Oscar, à la vie à la mort, de Bjarne Reuter.
Oscar, à la vie à la mort
Bjarne Reuter
Hachette Jeunesse

Dans le roman de Bjarne Reuter, Oscar, à la vie à la mort, Max a sept ans. Ses parents sont souvent pris ailleurs. Il regarde les étoiles, s'invente des histoires, redoute beaucoup de choses. Parmi elles, un lion. Et voici qu'Oscar apparaît.

Faut-il y croire ? Le roman garde une part d'incertitude et c'est très bien ainsi. Oscar n'est pas un symbole bien rangé. Il mange, prend de la place, dérange le quotidien. Il est drôle, inquiétant, magnifique. Avec lui, Max cesse peu à peu d'être seul devant sa peur. Il lui parle. Il l'héberge. Il la transforme en compagnon.

Rester auprès de ce qui tremble.

Ce mouvement traverse les cinq livres. La littérature de jeunesse ne rend pas les vies fragiles moins fragiles. Ferdinand oublie toujours. Tom ne voit pas. La maladie, la mort et la solitude restent là. Mais les récits trouvent des formes pour rester auprès de ce qui tremble.

À la fin, on n'a pas reçu une leçon sur le handicap, la maladie, le deuil ou la vieillesse. On a passé du temps avec Tom, Ferdinand, Bulle, Max, le petit narrateur d'À la vie, à la…. Ce n'est pas rien. Lire, ici, c'est apprendre une délicatesse concrète : attendre un peu, écouter mieux, accepter qu'une autre vie ne se laisse pas comprendre d'un seul regard.

Œuvres de fiction évoquées.

  • Roger, Marie-Sabine. À la vie, à la…. Illustrations de François Roca. Paris : Nathan, 1998.
  • Hanno. Sur le bout des doigts. Paris : Éditions Thierry Magnier, coll. Petite Poche, 2004.
  • Brun-Arnaud, Mickaël. Mémoires de la forêt, t. 1 : Les Souvenirs de Ferdinand Taupe. Illustrations de Sanoe. Paris : L'École des loisirs, 2022.
  • Fallet, René. Bulle ou la voix de l'océan. Paris : Denoël, 1970.
  • Reuter, Bjarne. Oscar, à la vie à la mort. Traduit du danois par Jean Renaud. Paris : Hachette Jeunesse, 1987.

Pour aller plus loin.

  • Macé, Marielle. Façons de lire, manières d'être. Paris : Gallimard, 2011.
  • Petit, Michèle. Éloge de la lecture. La construction de soi. Paris : Belin, 2002.
  • Prince, Nathalie. La Littérature de jeunesse. Paris : Armand Colin, 3e éd., 2021.