Thèmes principaux : ruse, prédateur et proie, parole, politesse, renversement du rapport de force, humour noir.
Un rituel parfaitement réglé.
M. Grimaud est un chat d'habitudes. Chaque jour, ou presque, il va déjeuner au même restaurant et commande sa traditionnelle souris grillée. Mais ce jour-là n'est pas tout à fait ordinaire : il vient d'être promu au sein de Dosrond, Pinçon et Cie. Pour fêter l'événement, il s'autorise une fantaisie. Ce ne sera pas une souris grillée. Ce sera une souris vivante. Le serveur propose de s'en charger avant le service. M. Grimaud refuse, très sûr de lui.
L'image installe un monde policé, presque luxueux. Les chats portent gilets, costumes et nœuds papillon. Le restaurant a la solennité un peu sombre des grandes maisons où tout semble réglé d'avance. C'est justement ce calme qui rend la scène dérangeante. La violence n'est pas cachée dans un bois de conte ou dans une poursuite burlesque. Elle est posée sur une nappe blanche.
Quand la proie impose la conversation.
La souris ne tente pas d'abord de fuir. Elle parle. Elle demande un assaisonnement, réagit au poivre, remercie avec une courtoisie désarmante, sollicite une prière, puis donne même son avis sur le vin. Ces demandes semblent minuscules. Elles suffisent pourtant à dérégler la mécanique du repas.
À partir du moment où M. Grimaud répond, il ne peut plus faire comme si l'animal n'était qu'un plat. La souris évoque son éducation, ses proches, ceux qu'elle laisse derrière elle. Elle reste courtoise, presque trop courtoise. Ce raffinement finit par troubler le chat.
Une ruse, mais pas seulement.
La scène se resserre autour de l'assiette. Devin Asch oppose le petit corps blanc de la souris aux pattes lourdes du chat, au métal des couverts, au costume rayé qui envahit l'image. Quand M. Grimaud accepte de se bander les yeux, le rapport de force a déjà changé. La souris guide sa queue sur l'assiette, donne le signal et le coup tombe au mauvais endroit. La victime annoncée s'échappe, le prédateur hurle.
La panique finale, avec une cuisine en feu et des souris libérées, relève du burlesque. Pourtant, la dernière lettre adressée au chat hospitalisé garde une ambiguïté savoureuse. La souris y regrette le trouble causé et lui souhaite une longue vie. Est-ce une délicatesse sincère ou une ultime pirouette ? L'album ne tranche pas.
Pourquoi le lire aujourd'hui ?
La souris de M. Grimaud est un album vif, grinçant, plus subtil qu'une simple revanche de la petite bête sur la grosse. Il montre comment une voix peut fissurer un rapport de domination. Le malaise fait partie de la lecture : que se passe-t-il quand celui qu'on allait dévorer se met à parler, à remercier, à raconter sa vie ? La réponse tient dans ce rire un peu inconfortable, qui donne à l'album sa force.
© Albin Michel Jeunesse · Frank Asch, ill. Devin Asch, trad. Pascale Jusforgues.