Mots-clés : monstre, peur, couleurs, corps, voix, page tournée.
Faire apparaître l'effrayant.
D'abord, la page noire semble vide. Puis deux grands yeux jaunes apparaissent. Le visage se compose ensuite par fragments : un long nez bleu-vert, une bouche rouge garnie de dents blanches, des oreilles tortillées, des cheveux violets, enfin le grand visage vert qui rassemble tout. Le monstre surgit par étapes, comme si le livre l'assemblait devant nous.
Cette progression rend la peur très lisible. Le monstre inquiète, surtout avec sa bouche énorme et ses dents pointues, mais il reste fait de formes simples, posées sur la page. L'enfant peut les reconnaître, les nommer, attendre la suite. L'effrayant tient dans le livre.
Une page tournée, quelque chose change.
La grande idée de l'album vient des découpes. Elles appartiennent à l'action même du livre. Quand on tourne les pages, les morceaux du visage s'ajoutent les uns aux autres, puis, plus loin, ils disparaissent de la même façon. La main du lecteur devient active. Elle fait venir le monstre, puis elle l'aide à repartir.
Cette manipulation donne beaucoup de force à la formule répétée « Va-t'en ». À chaque ordre, la page enlève un morceau du visage. La parole accompagne un effet visible. En lecture à voix haute, l'album appelle presque naturellement la participation : on pointe, on répète, on vérifie que le monstre a bien perdu une partie de lui-même.
Reprendre la main sur la peur.
Le basculement arrive lorsque le monstre est complet. La voix prend le dessus et lui ordonne de partir. Ce qui avait été construit peut être défait. Pour un jeune enfant, l'idée est simple et très concrète : la peur a pris forme, elle peut aussi quitter la page.
L'album évite les grands discours. Son récit tient au geste de faire apparaître un visage, puis de lui demander de disparaître. La dernière consigne adressée au monstre garde d'ailleurs une malice bienvenue : qu'il ne revienne pas avant qu'on l'ait décidé ! Les peurs pourront revenir, peut-être. Mais l'enfant connaît désormais la phrase, le rythme et la page à tourner.
Va-t'en, Grand Monstre Vert ! transforme ainsi le monstre en objet manipulable. On le regarde venir. La page et la voix suffisent ensuite à le faire partir. C'est peu, mais c'est précisément ce qui rend l'album si efficace.
© Kaléidoscope / L'École des loisirs · Ed Emberley.