La question fonctionne presque à tous les coups : que ferais-tu si tu te retrouvais seul sur une île ? On répond rarement par une théorie. On imagine d'abord une action. Il faudrait trouver de l'eau, bricoler un abri, garder un feu vivant, reconnaître ce qui se mange. La peur viendrait vite, bien sûr. Pourtant, à côté d'elle, une sensation plus grisante se glisse : celle d'être enfin capable et acteur.
C'est peut-être par là que les robinsonnades continuent de toucher les jeunes lecteurs. Elles font rêver d'une vie recommencée ailleurs, loin des horaires, de la maison, des adultes et de l'école. Un accident a tout défait : le naufrage, la tempête, la chute à la mer ou l'éloignement brutal. Puis quelque chose se reconstruit. Le monde devient plus rude, mais il semble aussi plus lisible. Il faut comprendre où l'on est, reconnaître les ressources, apprivoiser les dangers, aménager un premier lieu sûr.
La fiction pose alors une question très simple, presque enfantine et pourtant immense : que restera-t-il de moi si tout ce qui m'entoure disparaît ?
Une catastrophe, puis une seconde vie.

Daniel Defoe
Gallimard Jeunesse, coll. « Folio Junior »
Le genre de la robinsonnade vient évidemment du roman Robinson Crusoé, publié par Daniel Defoe en 1719. Mais Robinson a depuis longtemps quitté son roman. Beaucoup de lecteurs connaissent l'île, Vendredi, l'empreinte de pas, les chèvres, les objets sauvés du navire ou l'abri fortifié sans avoir lu le livre entier. Robinson est devenu un scénario disponible où quelqu'un se retrouve seul, doit survivre, puis recrée un monde.
Jean-Paul Engélibert aide à comprendre pourquoi Robinson est maintenant bien plus qu'un naufragé habile. Il est devenu une figure moderne de l'individu qui prétend refaire le monde à partir de lui-même.1 Sur son île, Robinson récupère les débris du navire, tient des comptes, installe des clôtures, cultive, élève et fabrique. À partir d'une catastrophe, il bâtit un domaine. C'est précisément ce qui rend le personnage fascinant, mais aussi problématique : l'île devient le lieu d'une autonomie rêvée et déjà celui d'une appropriation.
Pour la littérature de jeunesse, ce scénario a pris une importance particulière. Rousseau, dans Émile, voulait faire de Robinson Crusoé le premier grand livre de son élève en le recentrant sur la partie insulaire : apprendre à vivre par soi-même, juger les choses selon leur usage, comprendre que l'objet le plus précieux n'est pas celui qui brille, mais celui qui permet de tenir.2 Robinson devient alors un livre d'enfance autant qu'un roman d'aventures. Danielle Dubois-Marcoin rappelle que l'île est l'un des grands espaces du roman d'aventures, comme la forêt l'est pour le conte : elle coupe le personnage du monde ordinaire et le force à se reconstruire.3

Texte et ill. Yvan Pommaux
L'École des loisirs
Dans l'album L'Île du Monstril, Yvan Pommaux en propose une version joueuse et inquiétante. Léon et Elvire partent en barque et arrivent sur une île où ils doivent se débrouiller. Leur aventure est cependant observée et commentée par deux ragondins qui ne sont pas de simples spectateurs. La robinsonnade devient aussi un jeu de regard : qui voit vraiment ce qui se passe ? qui croit savoir ? qui mène un peu l'histoire ?

Michael Morpurgo
ill. François Place
Gallimard Jeunesse

James Houston
ill. Ronan Badel
Flammarion-Père Castor
Dans le roman Le Royaume de Kensuké, Michael Morpurgo imagine un enfant tombé à la mer, échoué sur une île qu'il croit d'abord déserte. Il découvrira qu'un autre y vit déjà. Dans Akavak, James Houston ne raconte pas une île tropicale, mais le Grand Nord joue un rôle comparable. Ce milieu extrême impose d'autres gestes, d'autres savoirs, une attention constante à ceux qui connaissent le territoire.
La robinsonnade commence en définitive dès qu'un personnage est séparé de son monde et doit apprendre à vivre autrement.
Le plaisir de faire.
Ce qui captive dans ces récits tient moins aux paysages lointains qu'aux gestes. Anne Leclaire-Halté a montré l'importance des « textes d'action » dans les robinsonnades : ces passages où l'on fabrique, aménage, répare, cuisine, pêche ou allume un feu.4 On pourrait les prendre pour de simples détails pratiques. Ils portent pourtant une grande partie du plaisir de lecture.
Un personnage presque démuni reprend prise sur le monde. Il observe, tente, échoue parfois, puis recommence. Une branche devient un outil. Un débris de bateau retrouve une utilité. Un abri finit par tenir debout. La robinsonnade transforme le monde en atelier.
La robinsonnade transforme le monde en atelier.
Ce plaisir parle directement à l'enfance. Beaucoup d'enfants connaissent, à leur échelle, cette joie de faire monde avec presque rien. Une couverture devient une tente, des cartons une maison, quelques branches une cabane. David Sobel et Roger Hart, qui ont travaillé sur les lieux secrets de l'enfance, montrent combien les enfants aiment se fabriquer des espaces à eux, les aménager, les nommer, y transporter des objets, parfois les protéger du regard adulte.5 La robinsonnade agrandit cette expérience. La cabane du jardin devient île entière. Le jeu prend l'ampleur d'une aventure de survie.

Texte et ill. Gabrielle Vincent
Casterman
Ernest et Célestine : La Cabane n'est pas une robinsonnade, mais l'album de Gabrielle Vincent dit très bien le désir d'un lieu construit, fragile, choisi. La cabane y est un espace à soi. Quelqu'un l'occupe pourtant. Tout change alors. Elle devient le lieu où il faut accepter qu'un autre, plus démuni, ait aussi besoin d'un abri. Le refuge secret se transforme en épreuve d'accueil.
Bachelard écrivait dans La Poétique de l'espace que la maison est notre « coin du monde ».6 La cabane de robinsonnade est peut-être cela : le premier coin du monde lorsque le monde n'a plus de maison. Ce motif garde pourtant une part d'ambiguïté. La cabane rassure et donne une forme au chaos. Chez Robinson, elle prend aussi la forme d'une habitation défensive, d'un enclos, presque d'un château. Le refuge glisse vers la possession.
Nommer, classer, cartographier.
Sur une île, construire ne suffit pas. Il faut également comprendre.
Où trouver de l'eau ? Où dormir sans danger ? Quels animaux éviter ? Que peut-on manger ? Les robinsonnades aiment les cartes, les listes, les noms donnés aux lieux, les inventaires. Ces gestes rassurent. Nommer réduit l'inconnu. Classer empêche le monde de rester entièrement chaotique.

Robert Louis Stevenson
ill. George Roux
Gallimard Jeunesse
Dans Robinson Crusoé, le journal, le calendrier, les comptes et les bilans permettent au naufragé de tenir. Il écrit l'île autant qu'il l'habite. Les jeunes lecteurs connaissent bien ce plaisir : une carte au début d'un roman, un plan, un carnet, un croquis, quelques objets sauvés. L'Île au trésor de Stevenson n'est pas une robinsonnade, mais la carte y déclenche tout l'imaginaire de l'aventure. L'île n'est plus un lieu où vivre. Elle devient un espace à parcourir, à fouiller, à convoiter.

Texte et ill. Fred
Dargaud, coll. « Philémon »
Dans Philémon : Le Naufragé du A, Fred joue avec cette puissance des signes. Les lettres de l'Océan Atlantique deviennent des îles réelles. La géographie naît littéralement du langage. On est loin de Robinson et pourtant la question demeure : comment un monde existe-t-il quand on le nomme, quand on le dessine, quand on l'explore ?
Il faut alors introduire une inquiétude. Mary Louise Pratt a montré que, dans les récits de voyage et d'exploration, voir, nommer et classer peuvent devenir des formes de pouvoir.7 Celui qui donne les noms impose son regard. Celui qui décrit un lieu peut le rendre disponible, comme s'il n'attendait que lui. Dans une robinsonnade, la question revient sans cesse : nommer l'île, est-ce apprendre à l'habiter ou commencer à la posséder ?
Robinson, ou l'autonomie qui devient domination.
C'est ici que Robinson Crusoé mérite d'être relu sans naïveté. Le roman fascine parce que Robinson sait faire. Il récupère, construit, cultive, élève, compte, organise. Il transforme une catastrophe en méthode. On comprend pourquoi le texte a été donné aux enfants puisqu'il rend visibles la patience, l'effort et l'intelligence pratique.
Robinson apporte avec lui une langue, une religion, des outils, des armes, des habitudes de pensée. Même seul, il reste l'homme d'un monde. C'est pourquoi son île devient vite « son » île. Il la mesure, la clôture, l'exploite, l'administre. Quand Vendredi apparaît, Robinson ne rencontre pas d'abord un égal. Il le nomme, lui apprend sa langue et lui assigne une place dans son organisation. Edward Said et Tzvetan Todorov aident à penser ce trouble : l'aventure devient problématique lorsqu'elle transforme un territoire en domaine et un autre homme en serviteur, élève ou preuve de sa propre supériorité.8
Il ne s'agit pas de retirer à Robinson Crusoé sa force littéraire. Le roman continue d'agir parce qu'il rend l'impossible praticable. Il inquiète pour la même raison. Chez Robinson, recommencer le monde revient souvent à recommencer l'ancien, avec ses hiérarchies et sa volonté de maîtrise.
Vendredi, Kensuké : apprendre de l'autre.

Michel Tournier
Gallimard
Les réécritures modernes deviennent passionnantes lorsqu'elles déplacent cette relation. Vendredi ou la vie sauvage de Michel Tournier garde le plaisir de l'île, des gestes, de la survie, mais la leçon change. Robinson n'est plus seulement celui qui sait. Ses constructions, ses règles, son obsession de l'ordre apparaissent parfois mal adaptées au lieu. Vendredi introduit un rapport plus mobile, plus joueur, plus attentif aux ressources immédiates de l'île. Robinson doit désapprendre.
Dans Le Royaume de Kensuké, le déplacement est encore autre. Michael entre dans un monde déjà habité. Kensuké n'est pas un Vendredi au service d'un Robinson enfant. Ancien soldat japonais, il porte une mémoire et une douleur. Il connaît l'île, protège les orangs-outans, fixe des limites. Michael ne devient pas maître du lieu. Il devient l'hôte d'un autre.
La robinsonnade ne raconte plus seulement comment devenir autonome. Elle raconte comment recevoir un savoir, accepter de ne pas comprendre tout de suite, apprendre à vivre avec quelqu'un qui ne parle pas d'abord la même langue et n'habite pas le monde de la même manière.
Le vieux rêve de Robinson pourrait se formuler ainsi : comment faire de cette île mon monde ? Les robinsonnades contemporaines les plus riches posent une question plus délicate : comment entrer dans un monde qui ne m'appartient pas ?
Comment entrer dans un monde qui ne m'appartient pas ?
L'île comme petite planète.
Cette question devient alors écologique. Dans les récits anciens, la nature est souvent un stock : bois, eau, fruits, animaux, terre cultivable. Elle menace, mais elle sert. L'écocritique contemporaine invite à lire autrement ces milieux. Une île n'est pas un décor, ni une réserve commode. C'est un ensemble fragile de relations.9
Macao et Cosmage d'Edy-Legrand est, de ce point de vue, une œuvre très forte. L'île y apparaît d'abord comme un espace de bonheur simple. Puis arrive la « Civilisation ». Elle transforme le lieu, impose ses logiques de travail, d'ordre et de progrès, puis abîme peu à peu l'équilibre premier. L'album montre, par l'image autant que par le récit, la différence entre vivre dans un lieu et le refaire à sa mesure.

Dick King-Smith
ill. David Parkins
Gallimard Jeunesse
Longue vie aux dodos de Dick King-Smith déplace encore la perspective. La survie concerne ici une espèce. Les dodos vivent sur l'île Maurice. L'arrivée des humains, puis celle des rats qui menacent les œufs, fait comprendre qu'un équilibre peut être détruit par presque rien. L'île devient un milieu vulnérable.
Elle ressemble alors à une petite planète. Les ressources y sont limitées, les gestes visibles, les conséquences rapides. Une robinsonnade écologique ne demande plus seulement : comment vivre sur l'île ? Elle demande plutôt : comment vivre avec l'île ?
Non plus comment vivre sur l'île, mais comment vivre avec elle.
Pourquoi cela fascine encore.
Les robinsonnades fascinent d'abord par la clarté de leur situation : un accident, un lieu séparé, des besoins élémentaires, des gestes à inventer. Elles donnent ensuite au jeune lecteur un sentiment rare, celui de la compétence. Dans ces récits, savoir ne veut pas dire réciter une leçon. Savoir, c'est trouver de l'eau, faire tenir un toit, reconnaître une trace, comprendre une règle du lieu.
Elles rejoignent aussi un désir profond de l'enfance : avoir un monde à soi. La cabane, l'île, la carte, le campement permettent d'échapper un moment aux espaces organisés par les adultes. On peut décider, essayer, garder un secret. La littérature complique aussitôt ce rêve. Un lieu à soi peut devenir refuge. Il peut aussi devenir territoire fermé. La cabane peut protéger ou exclure. L'île peut être habitée ou possédée.
Lire une robinsonnade, c'est éprouver une existence qu'on ne vivra sans doute jamais, mais qui aide à penser la nôtre. Que garderions-nous de notre monde si nous devions tout recommencer ? Nos outils, nos habitudes, nos peurs, peut-être aussi notre besoin de dominer. Ou bien notre capacité à apprendre.
Relire Robinson aujourd'hui avec Vendredi ou la vie sauvage, Le Royaume de Kensuké, Macao et Cosmage, L'Île du Monstril, Philémon, Longue vie aux dodos, L'Île au trésor, Akavak ou Ernest et Célestine : La Cabane, c'est traverser un même rêve de livre en livre, en le voyant changer.
Au départ, il y a le désir d'être seul et capable. Puis vient la découverte que l'on n'est jamais seul tout à fait. On transporte une culture, on rencontre d'autres êtres, on dépend d'un milieu, on habite un monde déjà là. La robinsonnade commence souvent par une cabane. Elle devient vraiment intéressante lorsque cette cabane ouvre une question : allons-nous construire un refuge, une forteresse, ou une manière plus juste de vivre avec les autres ?
Construire un refuge, une forteresse, ou une manière plus juste de vivre avec les autres ?